LONGREAD Wanna play, drarrie?

Les metteurs en scène Junior Mthombeni et Sylvie Landuyt en conversation à propos de leurs projets scéniques.

Par une des premières belles journées ensoleillées de ce printemps 2017 à Bruxelles, Junior Mthombeni et Sylvie Landuyt se rencontrent. Au début de l’année 2018 auront lieu au KVS les premières de leurs spectacles respectifs – Drarrie in de nacht et Do You Wanna Play With Me. Alors qu’ils passent du français au néerlandais, ils s’informent réciproquement de leurs projets en cours. D’abord avec quelque hésitation, mais bien vite en gesticulant avec enthousiasme. À mesure qu’ils échangent, ils découvrent toujours plus de parallèles dans leur travail. Lorsque Sylvie Landuyt explique que l’expérience de l’absurdité et la façon de remplir ce vide sont au cœur de son spectacle, Junior Mthombeni acquiesce : « C’est aussi le fil rouge de Drarrie in de nacht. »

A priori, on ne s’attend pourtant pas d’emblée à beaucoup d’analogies entre les deux productions. Mthombeni adapte au théâtre Drarrie in de nacht, le roman à succès de son camarade Fikry El Azzouzi. Mthombeni : « C’est l’histoire de quatre garçons perdus qui ne savent pas très bien quoi faire de leur vie. Ils se sentent aliénés de la société. Ayoub – l’un des quatre garçons – raconte à partir d’une méta perspective la façon dont ils filent un mauvais coton et s’enfoncent toujours plus profondément. L’histoire évolue inexorablement vers une tragédie. »

Sylvie Landuyt s’est inspirée de La Mouette de Tchékhov pour raconter une histoire familiale qui met en avant le rôle des réseaux sociaux et de la pornographie sur Internet. Si les adolescents de la pièce de Junior Mthombeni traînent leurs bottes dans les rues de la ville la nuit, dans celle de Sylvie Landuyt, ils s’enferment, à l’instar de leurs parents, dans un monde virtuel truffé de langage et d’images explicites. « J’esquisse le portrait d’une mère, d’une fille et d’un fils. La mère est accro à l’Internet et écume tous les sites de rencontres. Sa fille, une ado introvertie, prend exemple sur elle et se révèle en ligne une créature sexuelle lascive pleine d’assurance. Son fils développe une haine pour les hommes qu’elle fréquente et se perd dans des jeux violents dans lesquels il simule l’assassinat de ses amants. On pourrait dire qu’il devient une sorte de jihadiste désireux de purifier sa mère de ce qu’elle fait. »

En vous écoutant raconter la trame de votre spectacle, on pourrait croire qu’il retrace une histoire assez classique de famille monoparentale. Sauf que vous donnez corps à vos personnages de manière beaucoup plus abstraite, n’est-ce pas ?

Sylvie : « C’est exact. La troisième génération dans la pièce est une intelligence artificielle. Le quatrième rôle incarne un mélange des désirs des trois premiers. La forme abstraite découle du fait que je n’aime pas tellement travailler avec des personnages, mais plutôt avec des images et des archétypes. Quand j’écris, je prête plus d’attention aux sons qu’aux personnages bien campés de manière parfaitement linéaire. Je réalise des “post-drames” dont les paroles et les phrases sont interchangeables entre les comédiens. Cela signifie que les convictions et les actions des personnages sont également interchangeables. Si le fils désire tuer les amants de la mère, la fille pourrait tout aussi bien reprendre cette volonté à son compte.

Pendant le spectacle, les réseaux sociaux sont présents sur scène à travers des projections. Il faut que le public puisse réagir en ligne et “liker”. La pièce peut même adopter un caractère documentaire, montrer l’historique des recherches en combinaison avec les témoignages de jeunes personnes que j’ai recueillis. Parallèlement, je souhaite évoquer une atmosphère de manga japonais, avec de la mauvaise musique électro, même si ce n’est pas mon unique inspiration musicale pour le spectacle. J’aime raconter une histoire en plusieurs strates et à différents niveaux de lecture. Le texte, les sons, les images et les archétypes s’enchaînent et font référence les uns aux autres. »

Junior : « Chez moi, tout n’est pas encore décidé, mais j’ai choisi la musique. Le hip-hop et le slam domineront et Cesar Janssens construira les beats en direct. Les aventures nocturnes des garçons seront des scènes autonomes, introduites par Ayoub. Cet été, nous allons “théâtraliser” le texte, comme j’appelle ça. Ce sera de toute façon un spectacle plurilingue. Ça m’avait beaucoup plu dans Malcolm X (la production de Junior Mthombeni, Fikry el Azzouzi et Cesar Janssens dont la première a eu lieu en 2016 au KVS, NDLR). Au bout d’un certain temps, l’équipe s’est mise à délicieusement parler sa propre langue ! »

Une similitude entre vos spectacles est qu’ils donnent la parole à des jeunes. Sylvie, vous le faites de manière littérale. Votre recherche a consisté en partie à des conversations en ligne avec de très jeunes personnes à propos de leur approche de la sexualité.

Sylvie : « L’archétype du fils n’est pas encore achevé et je veux continuer à le construire sur base de ce que des adolescents racontent. Je souhaite de surcroît vérifier avec eux si mon analyse est pertinente. C’est pour cela que j’organise bientôt des ateliers lors desquels nous allons nous approfondir une semaine durant, à travers des exercices artistiques, sur des thèmes comme les rencontres virtuelles, la pornographie sur l’Internet et les expériences sexuelles réelles. Je trouve important de savoir comment ces “autochtones” de l’ère numérique gèrent et conçoivent leur relation avec l’Internet.

J’ai eu l’idée du sujet lorsque j’ai mené des conversations avec des jeunes dans le cadre de mon spectacle Don Juan Addiction. J’ai observé à quel point ils étaient galvanisés par le porno sur Internet. Ils ont parfois une image très déformée de la sexualité. J’ai rencontré des garçons qui me disaient ne pas vouloir de relations sexuelles avec la fille qu’ils aiment parce que le sexe est “sale”. Ils sont habitués à voir des images d’actes sexuels des plus explicites. Ils connaissent des choses dont je n’avais jamais entendu parler (rit). D’une part, ils parlent de sexe de manière très crue et indifférente, d’autre part ils peuvent être très prudes ou en quête du grand amour. On remarque aussi qu’ils chattent très ouvertement sur le sujet, mais qu’ils sont quasi incapables d’en parler en face-à-face. Il me semble donc très important d’engager la discussion à ce propos. On ne peut pas étouffer quelque chose d’aussi important. »

Junior, avec Drarrie, vous vous attaquez aussi à un sujet sensible. Bien que le langage de Fikry El Azzouzi ne soit pas du tout aussi explicite que ce qu’il nous sera donné à entendre dans le spectacle de Sylvie, certains lecteurs ont trouvé Drarrie in de nacht assez choquant.

Junior : « C’est possible, mais je ne le comprends pas très bien. Vers la fin, c’est en effet parfois violent, mais pas plus que dans la plupart des films. C’est comme écrire à propos de hooligans. Peut-être ne suis-je pas choqué parce que c’est une histoire tellement reconnaissable pour moi. Gamin, j’ai aussi traîné dans les rues. Rétrospectivement, je me rends compte qu’il n’aurait pas fallu grand-chose pour que j’emprunte moi aussi une mauvaise voie. Dans un certain sens, j’ai pu m’en extraire grâce à ma créativité. Je considérais toujours tout comme une histoire, un récit, et la distance que cela engendrait m’ouvrait chaque fois de nouvelles perspectives. En cela, je me reconnais en Ayoub.

Tout comme Sylvie, je trouve important que cette histoire soit racontée sur scène et que les choses soient dites. Il faut que des habitants de Molenbeek ou de Borgerhout se reconnaissent dans ce qui se déroule sur scène. Cela reste un de mes chevaux de bataille. La construction de l’image dans les arts est tellement importante. Il nous faut d’autres récits et d’autres couleurs dans ce secteur. Nous avons pris beaucoup trop de retard dans les arts, alors que nous devrions au contraire être des pionniers de cette évolution ! Je ne me vois pas comme un modèle, mais je sais à quel point cela a été crucial pour moi quand j’étais jeune de voir que des personnes de couleur peuvent faire carrière dans les arts. De même qu’aujourd’hui, des jeunes en prennent conscience grâce au spectacle Malcolm X. Je trouve donc qu’il faut continuer à ruer dans les brancards. Car ce n’est pas parce qu’il y a un metteur en scène de couleur au KVS que tout est réglé. (rit) Enfin, je serai toujours artiste et militant. J’ai hérité ça de mes parents. Ça ne changera plus. »

Sylvie, l’engagement social ne vous est pas étranger. Même si chez vous cela adopte d’autres formes que chez Junior.

Sylvie : « Au début de ma carrière, j’en faisais un point d’honneur de travailler aussi bien avec des professionnels qu’avec des amateurs. Je voulais m’échapper de ma bulle familière et je me rendais dans des cités ou des maisons de quartier. Sur scène, je voulais systématiquement voir des univers très différents se faire face et interagir. Dans ces projets participatifs, j’ai souvent été plus touchée par des amateurs que par des professionnels. Mais j’en voulais à tout et à tout le monde à l’époque et je me servais d’une méthode qui portait tous les antagonismes à la scène pour les voir s’affronter. Entre-temps, je suis plus en quête d’une certaine harmonie dans mes spectacles. Mais l’utopie de la rencontre reste au cœur de mes préoccupations. Je veux toujours que mes productions rapprochent les gens.

Je m’intéresse à la psychanalyse et je pense qu’en apprenant à mieux me connaître, j’ai aussi appris à mieux regarder les autres. Par le biais de mes productions, j’espère secrètement que les gens se reconnaissent dans ce qui se déroule sur scène, qu’ils parviennent ainsi à mieux se comprendre eux-mêmes et à être plus compréhensifs envers les autres. Voilà mon souhait : que les gens se parlent et apprennent de la sorte à mieux s’accepter dans leurs différences. Dans Do You Wanna Play With Me, je ne porte sciemment aucun jugement moral. À travers le thème, je tente cependant de mieux comprendre notre société. Mais entre-temps, je sais bien que croire qu’on peut générer un grand bouleversement sociétal à travers les arts du spectacle vivant relève de l’illusion. »

Junior : « Bien sûr que c’est une illusion, mais le théâtre peut toutefois aider à rendre les choses discutables, à les ouvrir et à les normaliser. C’est exactement ce que vous faites avec Do You Wanna Play With Me. En tant que créateur, j’aime en tout cas avoir le sentiment de contribuer au changement. Je sais bien que je ne changerai pas le monde à moi tout seul, mais comme vous, je crois vraiment aux mouvements et aux courants auxquels on peut ajouter sa pierre à l’édifice. »